5  La branche bourgeoise des Lorum-Marguerie (1800-2000)

La branche Lorum

La branche Lorum constitue l’ascendance de Fernande Marguerie, mon arrière-grand-mère, mère de Marie-Thérèse Ambroise. D’origine allemande, cette lignée se distingue des autres branches familiales par sa culture, son niveau d’instruction et une certaine aisance bourgeoise. À travers les Lorum, c’est une autre tonalité familiale qui se dessine : plus lettrée, plus tournée vers les savoirs, les métiers d’écriture, de santé ou d’enseignement. Une branche qui contraste avec les racines artisanes ou rurales des autres rameaux, tout en les enrichissant.

5.1 Joseph Christian Lorum, conducteur de bateau à vapeur sur le Rhin

Un des premiers bateaux à vapeur du Rhin

Joseph Christian (ou Chrétien) Lorum et Anna Maria Neus sont tous deux nés en 1803 à Mayence, sur les bords du Rhin, et y sont aussi décédés, lui en 1843 et elle en 1845. Leur langue maternelle était l’allemand, mais ils parlaient probablement aussi un peu le français, voire l’anglais, étant donné les échanges fréquents sur le Rhin à cette époque. Joseph Lorum était conducteur de bateau à vapeur pour la compagnie des bateaux à vapeur du Rhin, un métier moderne pour l’époque. Cela plaçait la famille dans une position plutôt bourgeoise. Le couple a eu au moins quatre filles : Sophie, née en 1833 ; Guillaumette (ou Wilhemina), née aussi en 1833 et décédée en 1925 ; Clara, née en 1839 ; et Alberthine, née en 1840 et morte jeune, à 16 ans, à Bar-le-Duc en 1856. D’après son acte de décés elle est morte au domicile des demoiselles Harmann, maitresses de pension.

Guillaumette (Wilhemina) Lorum de Mayence

Le départ de Mayence pour Bar-le-Duc reste inexpliqué. Pourquoi quitter le Rhin, axe majeur du commerce, pour s’installer dans une petite ville de la Meuse ? Plusieurs raisons sont possibles. Peut-être des difficultés économiques, liées au développement du chemin de fer dans les années 1850, qui a réduit l’importance du transport fluvial. Ou bien des raisons familiales : un mariage ou des liens avec des personnes déjà établies à Bar-le-Duc. Ce qui est certain, c’est que Clara et Guillaumette y sont devenues institutrices. Guillaumette a épousé Augustin Désiré Marguerie (1829–1887), professeur de grammaire, en 1863. Clara s’est mariée en 1865 avec Jules Joulin, agent des lignes télégraphiques. Leur sœur Sophie s’était, quant à elle, mariée à Vienne (Autriche) en 1861. D’après les souvenirs rapportés par Oma Thérèse, Clara et Guillaumette auraient participé à la création du pensionnat Jeanne d’Arc à Bar-le-Duc, rue Voltaire. Ce pensionnat pour jeunes filles, tenu par les religieuses de la Croix, a ensuite été transformé en collège La Croix.

Désiré Augustin Marguerie (1829–1887), professeur de grammaire, et Guillaumette Lorum (1833–), institutrice d’origine allemande, ont au moins un fils, René Alexandre Marguerie qui naît à Bar-le-Duc le 30 août 1864. Il y exercera le métier de marchand de vins. Il se marie le 10 septembre 1894 avec Eugénie Julie Marie Hacquin (1868–1895), née elle aussi à Bar-le-Duc. Eugénie est la fille de Nicolas François Hacquin et d’Elisa Augustine Eugénie Clause.

Le couple a eu quatre enfants:

  • René Auguste Marguerie (1886–1886), mort né,
  • Marguerite Marie Marguerie (1888–1977), la tante Marguerite que j’ai connu,
  • Fernande Marie Renée Marguerie (1889–1930), la mère d’Oma thérèse
  • Yves Max Marie Augustin Marguerie (1895–1914), tombé au début de la Grande Guerre.

Eugénie meurt prématurément le 15 février 1895, à l’âge de 26 ans, quinze jours seulement après la naissance de leur dernier enfant — probablement des suites de l’accouchement, comme cela arrivait encore fréquemment à l’époque. Trois ans plus tard, le 7 août 1898, René Alexandre s’éteint à son tour à Bar-le-Duc, à seulement 33 ans.

5.2 Tante Marguerite et l’oncle Marius

Marguerite Marie Marguerie (1888–1977), fille de René Alexandre Marguerie et d’Eugénie Hacquin, s’est mariée deux fois. Son premier époux, Paul-Louis-Lucien Beillet, était agent d’assurances et vivait aux Pavillons-sous-Bois, dans la Seine. Après son veuvage ou une séparation dont on ignore les circonstances, elle épouse à Bar-le-Duc Marius Lardin, armurier de profession, héritier d’un savoir-faire familial reconnu bien au-delà du Barrois.

Marius poursuivait l’œuvre de son père, Paul Lardin, figure locale aussi discrète qu’ingénieuse (voir la section de retranscription). Directeur de la Société générale d’armement en 1872, Paul Lardin fut l’auteur de nombreux modèles d’armes innovants : la carabine à amorce Flobert, un fusil guidé-œil permettant de viser sans masquer le gibier, un pistolet à magasin de douze cartouches compatible avec les systèmes Mauser-Mannlicher, ou encore des armes automatiques à démontage instantané, préfigurant des usages modernes. Paul Lardin, est revenu à Bar-le-Duc en 1880 pour diriger l’armurerie familiale. Il déclina des offres venues de l’étranger, notamment d’un émissaire de la firme Maxim à Londres, par patriotisme. Jusqu’à ses derniers jours, il dessinait, inventait, transmettait. Quelques jours avant sa mort, il traçait encore les plans d’un nouveau sertisseur de cartouches. Marius, en reprenant l’atelier, s’inscrivait dans cette lignée d’artisans discrets et passionnés, habitant depuis 1860 dans le sol barrois, au service d’un savoir-faire français.

Recto et verso d’une photo de 1907 annotée par Marie-Thérèse Anchier. Première communion de Yves Marguerie, le frère de Fernande Marguerie, mère de Thérèse Anchier. Sur la photo de gauche à droite, et de haut en bas: Guillaumette Lorum, Thérèse Lorum (la soeur de Guillaumette, non retrouvée dans geneanet), Fernande Marguerie, Alfred Joulin (non trouvé, peut être est-ce Jules Joulin ?), Marguerite Marguerie (tante Marguerite) et Yves Marguerie.

Marius Lardin et Marguerite Marie Marguerie vivaient au 83 boulevard de la Rochelle, à Bar-le-Duc, dans une grande maison où tout semblait porter la marque de leur présence singulière. Ils avaient une fille unique, Thérèse, qui épousera plus tard Henri Garsau, commissaire de police à Paris. Le couple habitait avenue Daumesnil, et c’est Henri qui conseilla à mon père, Jean-Claude Ambroise, de monter à Paris pour y chercher du travail. Plus tard, à la retraite, Thérèse et Henri sont revenus vivre à Bar-le-Duc. Je les voyais de temps en temps.

Marguerite jouait très bien du piano. Il y avait toujours quelque chose d’élégant chez elle. Un grillage séparait la maison du jardin, là où les chiens – des Fox-Terriers – passaient leurs journées. Je ne sais pas s’il s’agissait vraiment d’un élevage, mais il y en avait plusieurs. Les pieds de table en portaient les traces, rongés par des mâchoires pleines de vitalité.

Marius était une autre figure. Une sorte de professeur Tournesol, curieux de tout, passionné d’armes, d’ingénierie, d’histoires techniques. Il racontait à Christian et Réné la construction de la tour Eiffel avec le nombre exact de boulons. Dans son atelier, tout semblait possible. René se souvient encore être allé y fabriquer des cartouches avec son frère Christian pendant les vacances, vers ses 15–16 ans, invité par la “cousine Thérèse”. Papi, mon père, s’est d’ailleurs beaucoup occupé d’elle par la suite.

Christian, lui, se rappelle d’une splendide Peugeot des années 1920, encore intacte dans le garage à l’époque de Marius et Marguerite. Lui et René s’y installaient pour jouer.

Tante Marguerite jeune
NoteTranscription de l’article du journal le matin du 16 janvier 1942

L’article original est à consulter dans les annexes..

Paul Lardin, armurier de l’Empereur, est mort à Bar-le-Duc dans sa 99e année. De l’envoyé spécial du matin Bar-le-Duc, 15 janvier Armurier, fils d’armurier, père d’armurier, M. Paul Lardin vient de s’éteindre dans sa maison familiale de Bar-le-Duc au moment où finissait l’année 1941. Allié au Lardin de Musset, parent du poète, M. Paul Lardin avait quitté Bar-le-Duc en 1862, à l’âge de 18 ans, pour entrer à Paris comme employé chez le célèbre armurier Gastine-Renet, dont il devait bientôt diriger la maison. Il y resta 18 ans. L’empereur Napoléon III venait tirer au pistolet au stand de tir et écouter avec plaisir les conseils de M. Lardin qui l’invita à Compiègne. C’est à cette occasion que M. Paul Lardin fabriqua lui-même les fusils de l’empereur et de l’impératrice ainsi que les armes du prince de la Moscova. Violoniste de talent, M. Paul Lardin se délaçait en jouant dans les concerts du conservatoire, voire à l’opéra où chantait son cousin, le fameux ténor Capoule.

Nommé en 1872 Directeur et Contrôleur de la Société Générale d’Armement, M. Paul Lardin conçut à cette époque différents modèles de fusils. C’est ainsi qu’on lui doit la carabine à amorce Flaubert, le fusil de guerre qui porte son nom, et le fusil guide-œil qui permet aux chasseurs de tirer le gibier sans couvrir la pièce. C’est lui qui créa le pistolet à magasin de douze cartouches, un rainure adopté sur les systèmes Mauser Mannlicher. Enfin, on lui doit les premières armes automatiques à répétition et à démontage instantanée, dont l’emploi est devenu universel. Devenu en 1880 à Bar-le-Duc pour prendre la direction de l’armerie paternelle, M. Paul Lardin quitta sans regret les fonctions qu’il occupait. Mais il n’en continua pas moins ses recherches et ses travaux tout en voyageant en Europe où l’attiraient les invitations de ses confrères. C’est ainsi qu’on le vit à Londres, à Bruxelles, et à Constantinople, où il rencontra le célèbre ingénieur américain Gardner, l’inventeur de la mitrailleuse. Ce dernier, qui dirigeait alors la firme Maximus de Londres, vint à son passage en France rendre visite à M. Lardin à Bar-le-Duc et lui fit des offres de services particulièrement avantageuses, pour le compte d’une puissance étrangère. Mais M. Lardin, ardemment patriote, refusa net et l’entretien en resta là. Un modeste. Adoré de ses concitoyens, aimé de tous, M. Paul Lardin continua ainsi dans le calme de son atelier parisien ses travaux d’armurerie aidés par quelques amis, continuant de prendre ses brevets lui-même sans recourir à un ingénieur conseil. Il travailla jusqu’à ses derniers jours, quelques jours avant sa mort, nous dit encore M. Marius Lardin, qui continue l’oeuvre de son père dans l’armurerie familiale, « Papa nous avait demandé un compas et un tire-ligne pour tracer le plan d’un certisseur de cartouches de chasse, dont le 15 décembre dernier. Il commençait, selon son habitude, d’exécuter le modèle. J’espère arriver moi-même à le réaliser, continuant ainsi la tradition qui, depuis 1860, nous attache au sol du Barrois et au service du pays. » Un artisan français vient de mourir, mais son œuvre lui survit et valait d’être contée.