
8 René Anchier, Fernande Marguerie (1889-1930) et leurs enfants
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8.1 René Anchier, peintre à Bar-le-Duc
René Anchier et Fernande Marguerie sont les parents de Marie-Thérèse Anchier, ma grand-mère. À travers eux se rencontrent deux mondes.

René Anchier naît au sein d’une famille nombreuse à Bar-le-Duc. Il est l’un des enfants de Marie Gillet, dite Berthe, et de Charles Anchier, comptable. Le couple a eu huit enfants, dont René fut le troisième. La famille vivait dans une atmosphère lettrée et pieuse, entre vie de maison et éveil aux grands bouleversements du siècle.
Le 3 janvier 1914, René épouse Fernande Marie Renée Marguerie, issue d’une famille cultivée mais marquée par de nombreux deuils précoces. La Première Guerre Mondiale éclate quelques mois plus tard.
René Anchier subit un parcours militaire marqué par la rigueur et les blessures de guerre (fiche matriculaire de René Anchier).
Incorporé en tant que chasseur de deuxième classe au 19ᵉ régiment des bataillons de chasseurs à pied, il part en disponibilité en septembre 1909 après l’obtention d’un certificat de bonne conduite, puis est rappelé dès août 1914 – 8 mois après son mariage – pour rejoindre le 9ᵉ régiment du Génie.
René est blessé à Aigny, dans la Marne, le 21 août 1914, touché à la fesse gauche par une balle, sans doute lors des premiers combats de la bataille des frontières. Cette blessure laissera des séquelles durables et entraîne une inaptitude temporaire reconnue par la Commission de réforme d’Aquitaine en janvier 1916. Classé en service auxiliaire pour plicature dorsolombaire de nature psychonévrosique, liée à sa blessure d’août 1914. Il est muté au 9ᵉ Régiment du Génie le 21 octobre 1918, à quelques semaines de l’armistice et participe probablement à des travaux de fortification ou de réparation dans l’Aisne ou en Belgique. Il est démobilisé en mars 1919 et retourne vivre à Bar-le-Duc, marqué dans son corps et dans son esprit par cette guerre.
René et Fernande auront trois enfants: Marguerite, née en 1916 pendant la guerre, Marie-Thérèse, ma grand-mère, née en 1921, et Henri, né en 1923. René exerce le métier de peintre à Bar-le-Duc.
Hélas, Fernande tombe gravement malade peu après la naissance de Marie-Thérèse. Elle est internée à partir de 1921, puis définitivement en 1923. René se retrouve seul avec ses trois enfants et les confie à sa propre mère, Marie Gillet, qui les élèvera.
C’est dans ce foyer que grandira ma grand-mère Marie-Thérèse, marquée à jamais par l’absence de sa mère et le silence qui l’entourait.
La vie de René Anchier, décédé prématurément le 5 avril 1936 à l’âge de 50 ans, oscille — comme celle de tant d’hommes de son époque — entre engagement familial, travail artisanal, expérience de la guerre 14-18 et résilience face aux drames intimes.
8.2 Fernande Marguerie
Fernande Marie Renée Marguerie est née à Bar-le-Duc le 22 décembre 1889, un dimanche. Fernande était la troisième d’une fratrie de quatre enfants: René Auguste (mort en bas âge en 1886), Marguerite Marie (1888–1977), elle-même (1889–1930), et Yves Max Marie Augustin, mort à 19 ans en 1914, probablement au front.
Sa mère, Eugénie Julie Marie Hacquin (1869–1895), est morte très jeune, le 15 février 1895, à 26 ans seulement, quinze jours après avoir donné naissance à son quatrième enfant. Fernande avait alors six ans. Son père, René Alexandre Marguerie (1864–1898), marchand de vin, décède trois ans plus tard. Il appartenait à une famille aisée et cultivée, issue de la branche Lorum-Margerie, où l’on retrouve plusieurs figures d’intellectuels.
Elle se marie en janvier 1914 avec Charles Léon René Anchier, peintre, avec qui elle a trois enfants: Marguerite, Marie-Thérèse (ma grand mère) et Henri. Vraisemblablement atteinte de troubles bipolaires sévères, elle est internée une première fois en 1921, peu après la naissance de sa fille Marie-Thérèse. Internée à nouveau en 1923, suite à la naissance de son fils Henri, elle ne quittera plus l’asile, où elle décède en août 1930, à seulement 41 ans.
Ma grand-mère Marie-Thérèse parlait peu de sa «pauvre maman», qu’elle n’a connue que durant ses deux premières années de vie. Lorsque les enfants de René demandaient à voir leur mère, il leur répondait que cela les ferait trop souffrir de voir dans quel état elle était. De cette mère disparue trop tôt, elle ne devait conserver aucun souvenir réel, seulement l’ombre d’une absence.
8.2.1 L’internement de Fernande
Dès l’été 1921 (voir absolument les documents originaux et leur transcription), quelques semaines après la naissance de Marie-Thérèse, Fernande manifeste une mélancolie marquée par des angoisses mystiques et un sentiment de culpabilité aigu. Son beau-père, Charles Anchier, demande son admission à l’asile de Fains le 26 août 1921. Le médecin de famille, peut être membre de la famille (Dr G. Lorum) parle d’un état anxieux, de crise mystique, de prières à genoux, d’un besoin de pénitence, et d’une peur d’être excommuniée. Elle est internée quelques mois, puis ressort en décembre dans un état jugé à peine amélioré.

Mais l’équilibre reste fragile. Après la naissance de son fils Henri en 1923, une nouvelle crise la conduit à être admise le 4 décembre 1923, cette fois à la demande de son mari. Le diagnostic est sévère : psychose discordante, catatonie, mutisme, gestes stéréotypés, violence soudaine. L’hospitalisation durera jusqu’à sa mort en août 1930.
Les rapports médicaux annuels dressent un tableau poignant de son quotidien : mutisme profond, passivité, parfois des épisodes de violence brutale ou de panique. Elle ne communique plus, reste enfermée dans un monde inaccessible. La maladie semble avoir effacé peu à peu toute trace de lien au monde.
À l’époque, aucun thymorégulateur (stabilisateur de l’humeur) n’était encore disponible, notamment le lithium, qui deviendra pourtant le traitement de référence pour prévenir les rechutes de la bipolarité. Son histoire médicale s’étend sur plus d’un siècle :
- Milieu du XIXᵉ siècle : des psychiatres comme Carl Lange au Danemark et William A. Hammond à New York expérimentent des sels de lithium contre la manie, sur plusieurs milliers de patients;
- 1948–1949 : l’Australien John Cade découvre que le carbonate de lithium possède d’évidentes propriétés stabilisatrices de l’humeur, et publie ses travaux en 1949;
- 1954 : le psychiatre danois Mogens Schou conforte ces conclusions via une étude en double aveugle contrôlée, confirmant l’efficacité du lithium en prophylaxie;
- Années 1960–1970 : le lithium entre progressivement dans les protocoles cliniques. Il obtient une validation de la FDA en 1970 aux États-Unis, devenant le 50ᵉ médicament autorisé pour la bipolarité.
Sur plus d’un siècle, le lithium s’est affirmé comme le premier stabilisateur de l’humeur véritablement efficace, transformant radicalement la prise en charge des troubles bipolaires — bien que, à l’époque où Fernande est tombée malade, aucun de ces traitements n’existait encore.
8.3 Marguerite, la fille aînée de Fernande et René
Marguerite, l’aînée de la fratrie Anchier, voit le jour en 1917. En août 1939, peu avant le déclenchement de la guerre, elle épouse Jean Odinot, employé à la Brasserie de la Meuse à Bar-le-Duc. Comme pour Fernande Marguerie et René Anchier, ses parents mariés en janvier 1914, le conflit vient bouleverser les débuts de leur vie conjugale.
De cette union naissent d’abord Jean-Marie, en 1940, puis René en 1946 à la suite du retour de captivité de Jean Odinot, adjudant-chef fait prisonnier durant la guerre. Le couple adopte également un enfant, André Villers Odinot, surnommé Dédé, considéré comme partie entière de la famille.
Marguerite et Jean Odinot partagent la maison du 20 rue du Tribel, héritage des grands parents Anchier, avec Marie-Thérèse et Jean Ambroise. Les Odinot possèdent le bas de la maison et les Ambroise vivent à l’étage. Jean Marie né en 1940 et Jean Claude Ambroise né en 1939, passent leur enfance ensemble (jusqu’en 1952). Jean-Marie Odinot se souvient avec précision et émotion de son enfance partagée avec Jean-Claude Ambroise, mon père, avec qui il a grandi dans la même maison, entre jeux parfois dangereux (comme une chaîne lancée en l’air) et une vie marquée par la débrouille, la rudesse et la complicité fraternelle.
Après la seconde guerre mondiale, Jean Ambroise, militaire de carrière, part avec Marie-Thérèse et Jean-Claude en Indochine. A leur retour en métropole, il possède assez d’argent pour racheter la part Odinot de la maison du 20 rue du Tribel et les jardins de Behonne, selon Jean-Marie, « pour une bouchée de pain », profitant de la situation précaire de Jean Odinot.
Une fille nait également à Verdun début 1951, Marie-Jeanne, qui hélas décédera à un an en février 1952.Le médecin avait ensuite déconseillé à la mère d’autres grossesses; malgré tout, une nouvelle naissance se profile l’année suivante. En mars 1953, alors qu’elle est enceinte de sa fille Annie, Marguerite meurt en couches à seulement 36 ans, d’une hémorragie interne1. L’enfant survit de justesse. Jean Odinot, quant à lui, ne parvient pas à assumer seul ses enfants. Très vite, il s’efface, happé par une vie instable passée dans les bars. Les trois garçons — Jean-Marie, René et André — se retrouvent livrés à eux-mêmes. André est replacé dans une autre famille et partira faire sa vie dans les années 1960 en Australie; Jean-Marie a 12 ans, René 6. Le récit qu’ils livreront, bien plus tard, parle d’une enfance rude, cabossée. Les deux enfants sont abandonnés par leur père.
Jean-Marie évoque le choc brutal de la disparition maternelle, la solitude, la lessive qu’il faisait pour deux (Dédé avait déjà été replacé), les repas improvisés, le froid, les absences. René, lui, se souvient d’une baraque en planches à Clairevoie, au cœur de l’hiver, sur une base militaire à Marville. Ils tentent de survivre dans une maison à moitié vide, jusqu’à ce que l’assistance publique prenne le relais. Un an et demi de silence de leur père. Jean-Marie sera parmi les premiers orphelins à pouvoir poursuivredans un lycée — le lycée du Vignier à Verdun — plutôt que dans une ferme, comme c’était courant à l’époque.
Devenu assimilé ingénieur, Jean-Marie a travaillé pour Solac/Solmer, notamment sur des projets industriels à Dunkerque, Florange, puis à Fos-sur-Mer, dans le Sud de la France. C’est là qu’il s’installe, suivi par son frère René qu’il aide à trouver un emploi sur les chantiers. Plus tard, il se mettra à son compte, travaillant un temps en association avec René.
Sur le plan personnel, il épouse une enseignante de français originaire de Toulon, rencontrée en Lorraine. Leur vie de couple est marquée par le désir de redescendre dans le Sud, ce qu’ils finiront par faire. René est placé dans le nord de la Meuse chez un couple de garde-barrière vivant dans des conditions rudimentaires, sans eau courante ni électricité. Exploité, il y reste jusqu’en 1957, avant de rejoindre la Fondation Raymond Poincaré à Champigny, où il poursuit une formation, obtient son certificat d’études, entre au collège de Verdun, puis décroche successivement un CAP de menuisier et un CAP de modeleur sur bois et métaux.
Il exercera ce dernier métier jusqu’à son service militaire en 1964-65, avant de travailler à Sacilor comme chef de chantier entre Metz et Thionville, dirigeant jusqu’à 90 ouvriers. En 1970, il part pour Fos-sur-Mer où il reste six ans, puis fonde sa propre entreprise de construction de maisons individuelles, menuiserie, serrurerie et miroiterie. Une escroquerie comptable le contraint plus tard à liquider sa société. Il reprend alors des travaux au noir à partir de la soixantaine, pour se remettre à flot. René aura trois fils d’un premier mariage et une fille avec sa seconde épouse. Lors de ses passages à Bar-le-Duc, il rendait toujours visite à Jean-Claude.
Annie fut confiée à une nourrice, madame Médard, qui connaissait bien sa mère et sa tante, car elles travaillaient toutes les trois sur une base américaine. Elle avait déjà six enfants à elle, mais elle ouvrit son cœur et sa maison. Annie fut accueillie comme une fille de plus. Elle l’appelait «maman», et son mari, «pépère».
Pendant que ses frères affrontaient la misère et le froid des hivers lorrains, Annie, elle, grandissait dans une maison modeste mais aimante. Les souvenirs d’enfance sont simples : les jeux avec René son cousin quand elle venait rendre visite à sa tante, qui habitait à quelques centaines de mètres, les visites encore (sur le conseil de sa nourrice) au Nouvel An dans cette famille qui n’avait pas voulu la recueillir, et ce sentiment, persistant, d’être à la fois proche et séparée du reste de sa famille.
On imagine sans mal l’enfance perturbée d’Annie, séparée de ses frères, ce sentiment de culpabilité lié à la mort de sa mère, son incompréhension plus tard d’être dans une famille d’accueil alors que sa tante est tellement proche… géographiquement, car elle ne vient jamais la voir (voir à ce sujet les relations conflictuelles avec son mari).
Elle quitte l’école très jeune pour travailler comme ouvrière. Bien plus tard, ce furent les retrouvailles. Jean-Marie l’invita à son mariage, puis René, devenu adulte, la fit venir vivre quelque temps auprès de lui. Mais ces liens, même renoués, restèrent fragiles : chacun avait dû se construire seul, avec ses cicatrices. Aujourd’hui encore, Annie parle de sa nourrice avec une émotion particulière. Cette petite femme, discrète et courageuse, avait sauvé son enfance. Sans elle, Annie aurait peut-être connu le même destin errant que ses frères.
Martine et moi avons eu la chance de rencontrer Dédé en Australie. Il se souvenait encore avec appréhension du retour de Jean Ambroise le soir, après le travail. Dans ce climat de tension, Jean-Claude Ambroise — lui-même façonné par la rudesse paternelle — représentait pour lui un véritable refuge : un grand frère protecteur et apaisant. Les trois garçons Odinot gardent de Jean Ambroise l’image d’un homme autoritaire, rigide, militaire dans l’âme comme dans la vie.
8.4 Henri, le fils cadet
Le frère cadet de Marie-Thérèse mourut à 16 ans d’une méningite. La maladie le faisait terriblement souffrir; Marie-Thérèse racontait qu’on l’attachait à son lit pour contenir ses convulsions.

En 1953, la mortalité maternelle en France avoisinait 60–80 décès pour 100 000 naissances, contre 8–10 aujourd’hui. Les principales causes étaient les infections, hémorragies, éclampsies et complications opératoires, malgré les progrès déjà amorcés des antibiotiques, transfusions et césariennes.↩︎