7  Marie Gillet (1852–1941) et Charles Anchier (1852–1935), et leurs enfants

Descendance de Marie Gillet (1852–1941) et Charles Anchier (1852–1935)

Marie Gillet (1852–1941) et Charles Anchier (1852–1935)

Marie Gillet et Charles Anchier sont les grands-parents de ma grand-mère, Marie-Thérèse. Sur leurs huit enfants, deux sont morts en bas âge, et au moins trois ont disparu avant d’atteindre trente ans, emportés par la guerre ou un accident brutal. Ils ont aussi pris en charge les enfants de leur fils René, dont l’épouse, Fernande, avait été internée. Une famille éprouvée, solidaire, marquée par les deuils précoces et la nécessité de tenir bon.

7.1 Marie Gillet, pilier discret de la famille

Née à Bar-le-Duc le 30 mars 1852, Marie Gillet, dite Berthe, est la fille d’un conducteur des Ponts et Chaussées et d’une maîtresse de maison. Elle grandit au 40 rue du Tribel entourée de ses frères, élevée dans la rigueur des Dominicaines. À 18 ans, elle est photographiée pour la première fois, mèche sur l’épaule, immortalisée par un photographe admiratif (Ambroise 2003).

Elle épouse en 1875 Charles Anchier, jeune comptable originaire de Clermont-en-Argonne, revenu de la guerre franco-prussienne où il s’était engagé volontaire à 18 ans. Le couple s’installe à Bar-le-Duc et aura huit enfants, dont René, futur peintre en batiment, et Henri, mort à 21 ans au front en 1916.

Marie travaille dès ses 34 ans comme brodeuse imprimeuse, traçant à la main des motifs perforés au poinçon, fixés ensuite au bleu d’outre-mer sur les draps des jeunes mariés. Les broderies sont réalisées à Lyon, puis retournées à Marie qui les livre avec facture en main.

Elle mène une vie simple et laborieuse : point de machine à laver, ni de salle de bains — le linge est battu à la main dans la cour, les enfants se lavent au tub, l’eau est tirée du puits. Les toilettes sont au fond du jardin, et l’éclairage au gaz. L’hiver, bouillottes et poêle au charbon tiennent la maisonnée au chaud.

Le jardin de Behonne, à quelques kilomètres de la rue Doncellier, était un refuge familier. La famille s’y rendait souvent le dimanche, profitant du calme et de la nature pour se retrouver.

Parmi les souvenirs marquants, celui du petit âne César, fidèle compagnon de charrette, reste vif. Un jour, un voisin emprunta l’animal, mais en passant trop près de ruches, César fut piqué à mort par les abeilles. Toute la famille pleura sa disparition, tant il faisait partie du quotidien.

A partir de 1923, elle recueille les trois enfants de son fils René, dont la femme Fernande Marguerie est internée à l’asile de Fains-les-sources. À 70 ans passés, elle reprend son rôle de mère, les élève dans une maison sans confort mais riche de chaleur familiale.

Pendant l’exode de 1940, Marie-Thérèse, son fils et sa grand-mère fuient Bar-le-Duc dans un camion. Arrêtés par des soldats allemands, seuls les militaires sont capturés. Les civils, dont elles font partie, sont miraculeusement relâchés. Une scène brève mais suspendue, entre peur et soulagement.

Elle laisse à ses petites-filles Marguerite et Marie-Thérèse, qu’elle élève, une mémoire forte, tissée de gestes simples, de deuils et de résilience quotidienne. Le prénom Marie-Thérèse, donné à sa petite-fille, résonne comme un écho : c’était aussi celui d’une de ses filles, morte en bas âge en 1890.

Le jardin de Behonne

7.2 Charles Anchier, comptable engagé volontaire

Né en 1852 à Clermont-en-Argonne, Charles Anchier est orphelin très jeune et élevé par ses oncles. En 1870, à 18 ans, il s’engage volontaire dans l’armée lors de la guerre franco-prussienne. Il en revient marqué, mais sans blessure apparente, et décide de devenir comptable à Bar-le-Duc.

Marie-Thérèse Anchier le décrit comme droit, réservé, exigeant mais juste. Il exerce sa profession de comptable avec rigueur dans un bureau de la ville, en haut de la rue de Saint-Mihiel.

Ses journées sont réglées, sa vie austère. Il ne quitte guère son bureau et prend peu de loisirs, sinon les promenades dominicales et la lecture du journal. Son écriture est belle et ordonnée (dixit Marie-Thérèse).

Néanmoins Charles participe aux tâches ménagères : on se souvient de lui, penché sur un tonneau dans la cour, tournant la manivelle pour faire la lessive, geste régulier et modeste, empreint de soin.

Son passé militaire semble lui conférer une autorité silencieuse au sein de la maison. Il assiste, impuissant, aux deuils successifs de ses enfants et petits-enfants. Il meurt en 1935 et repose à Bar-le-Duc, dans le même caveau que Marie. Leur vie commune aura duré soixante ans.

7.3 Gaston Anchier (1888–1912)

Gaston Anchier

Une vie brève, une trajectoire fauchée loin de chez lui.

Gaston Anchier naît à Bar-le-Duc le 19 juillet 1888, dans une famille modeste. Il choisit le métier de cuisinier, une voie manuelle, exigeante, qui ouvre parfois les portes du monde.

À 21 ans, en octobre 1909, il est intégré au 19ᵉ bataillon de chasseurs à pied. Il devient soldat de 1ʳᵉ classe en avril 1911. Son parcours militaire est sans incident : certificat de bonne conduite accordé, libéré en septembre 1911.

Gaston cuisinier

Un mois plus tard, en novembre, il quitte la France. Destination : Londres. Là, il travaille comme cuisinier dans un établissement prestigieux : le Savoy Hotel, symbole de luxe et d’internationalisme.

Mais le destin frappe brutalement. Le 2 mars 1912, Gaston meurt dans un accident d’ascenseur sur son lieu de travail. Il avait 23 ans.

Aucune guerre, aucun duel, aucune maladie. Juste la mécanique défaillante d’une modernité en marche (Consulter l’archive militaire de Gaston Anchier).

Le Savoy

7.4 Henri Marie joseph Anchier (1892-1914)

Henri Marie-Joseph Anchier naît à Bar-le-Duc en 1892. Il devient plombier. Le 26 avril 1913, à tout juste 20 ans, il s’engage volontairement pour trois ans dans l’armée française. Il rejoint les chasseurs à pied, troupe de l’infanterie légère, aguerrie aux terrains difficiles et aux marches soutenues. Il est affecté au 19e bataillon de chasseurs à pied, avec lequel il commence sa vie militaire dans un contexte colonial encore bien actif.

Dès le 9 novembre 1913, il est envoyé en opération dans le Maroc occidental, en guerre. Cette campagne, dans le cadre de la pacification du Maroc entreprise par la France, se prolonge jusqu’au 8 août 1914. Il y montre déjà des qualités de discipline et d’endurance, récompensées plus tard par la médaille coloniale avec agrafe Maroc, signe de sa participation active à ce théâtre d’opérations.

La guerre européenne, elle, éclate alors qu’il est à peine revenu. Le 9 août 1914, Henri est projeté sur le front allemand, dans la zone des armées. Ce jeune homme, formé pour l’outre-mer, se retrouve dans les tranchées boueuses des Flandres. Il devient chasseur de 1ʳᵉ classe dès décembre 1913, et ses états de service soulignent un soldat exemplaire, apprécié de ses supérieurs : « Excellent chasseur », peut-on lire dans sa citation.

Le 17 novembre 1914, Henri tombe au combat, glorieusement selon la formule militaire, à Dielbeek (ou Zillebeek), en Belgique, près d’Ypres. Il avait à peine 21 ans. Rayé des contrôles le lendemain, il entre dans la longue cohorte des « Morts pour la France », quelques mois seulement après la déclaration de guerre.

En août 1919, lui est décernée à titre posthume la médaille militaire, une distinction réservée aux actes de bravoure ou aux soldats ayant fait preuve d’un engagement remarquable. Elle vient sceller le parcours fulgurant d’un jeune homme de Bar-le-Duc, passé des dunes marocaines aux plaines flamandes en l’espace de quelques mois.

Henri Anchier ne laisse ni lettres, ni journal. Mais son nom, son parcours et les décorations qu’il a reçues nous racontent une vie brève et digne, comme tant d’autres jeunes hommes sacrifiés aux débuts du XXe siècle (Consulter l’archive militaire de Henri Anchier).

NoteTranscription du dos d’une photo de Gaston Anchier annotée par Marie-Thérèse

Notes de Oma Thérèse sur les enfants décédés de sa grand mère