11  Jean Claude Ambroise et Maren Schertel

Sablier généalogiques de Maren Schertel et Jean-Claude Ambroise

11.1 Maren

.

Maman est née le 30 juin 1938 à Kehl am Rhein. Emil son père était protecteur, très débrouillard, il savait tout faire. Il est plus tard devenu citoyen d’honneur de la ville de Kehl. Sa mère qu’elle aimait énormément était l’âme de la maison. Elle était pratique et avait une sensibilité artistique. Maman a grandi aimée dans ce foyer où elle avait un frère Hans Jörg de six années son ainé et une demi soeur Inge de 14 années plus âgée . Il y avait toujours des chiens à la maison car Opa Emil faisait l’élevage de Schnauzers (le dernier se nommait “Götz vom Kehler Tor”).

Maman était une enfant timide et elle adorait lire, se promener dans la nature. Jeune elle allait à l’école pieds nus. Ce n’était pas une sportive mais elle avait appris seule à nager dans la rivière. De 1944 à 1950, fuyant devant les alliés, la famille s’est réfugiée en forêt noire dans une ferme d’un ami d’Opa Emil. Maman parlait avec bonheur de ses souvenirs de la ferme et plus tard nous sommes régulièrement partis en forêt noire pour des vacances à la ferme en famille, pour retrouver cette ambiance.

Elle avait suivi des études de traductrice à la höhere Handelsschule de Gegenbach. Ses parents étaient d’avis que cela suffisait pour s’en sortir dans la vie. En 1958 elle est partie à Londres une année pour travailler comme traductrice. L’oncle Werner, le mari de Rut lui avait trouvé la place. Maman a travaillé deux années au parlement européen, puis en 1963 s’en est allé à Paris pendant une année suivre les cours de civilisation française à la Sorbonne. Elle y a rencontré Papa et après une année d’attente, ils se sont mariés en 1965 à Strasbourg. Maman a ensuite travaillé à l’ELDO ( Centre européen pour la construction de lanceurs d’engins spatiaux ) puis elle a démissionné pour me voir grandir pendant les 3 premières années.

La famille a déménagé ensuite à Bar-le-Duc en 1976, ville de naissance de Papa. Papa et maman construisirent ensuite un pavillon au 8 impasse de la vénerie. De 1976 à sa retraite Maman a travaillé dans la société Ober.

Maman aimait la littérature, la psychologie et les sciences. Elle appréciait les discussions profondes et les promenades en nature. En 2004, elle a bénéficié d’une transplantation cardiaque, une chance inespérée qui nous a permis de partager encore de nombreux moments ensemble.

Maman était douce. Elle était discrète, légère mais profonde et avait une fine compréhension du coeur humain. Pour beaucoup dont moi c’était un modèle.

Maman est décédée le 16 avril 2019 à l’hôpital de Bar-le-Duc, à l’âge de 80 ans (voir La mort de maman).

11.2 Jean Claude

Aîné de trois fils, papa (Jean-Claude Ambroise) est né le 28 juin 1939 à Bar-le-Duc. Sa petite enfance a été marquée par les privations de la guerre, mais il devait être choyé par sa maman, Marie-Thérèse, car son père était alors travailleur forcé en Allemagne. Sa tante Marguerite Anchier et son fils Jean-Marie partageaient la même maison.

Au retour de la guerre, Jean et Marie-Thérèse se séparent, puis se remettent ensemble en 1948 et partent avec Jean-Claude pour l’Indochine. Papa a toujours eu des relations rudes avec son père, qui était notoirement dur avec les enfants. Il passe un CAP d’électricien à Saint-Dizier, où il se rend chaque week-end à vélo. Plus tard, il part combattre en Algérie pendant 18 mois. Il entreprend ensuite des études de commerce par correspondance.

Devenu voyageur de commerce, il travaille à Paris, où il rencontre sa future épouse, Maren Schertel, une Allemande venue étudier la culture française. En 1965, ils se marient à Strasbourg. Ils vivent à Paris rue du Tapis Vert puis aux Lilas où je suis né le 2 juin 1969 (voir Les les Lilas).

De retour à Bar-le-Duc en 1976, papa travaille chez Miller pendant une vingtaine d’années, avant de devenir VRP indépendant pour plusieurs sociétés. Depuis sa retraite en 1999, il s’occupait de l’église Saint-Étienne, toujours prêt à rendre service. Il avait aussi été secrétaire de l’association des anciens combattants. Après le décès de maman en 2019, sa santé a commencé à décliner.

Atteint par une dégénérescence cérébrale, il termine ses jour à Saint Rémy les Chevreuse (voir La maison de retraite de papa).

La famille Ambroise en 2004

11.3 Souvenirs

11.3.1 Premières années aux Lilas (Christophe Ambroise)

Note

Je suis né le 2 juin 1969, aux Lilas. Maman évoquait parfois l’accouchement en parlant de la « respiration du petit chien », une technique de respiration rapide et superficielle qu’elle avait apprise lors des cours de préparation. Elle disait que cela l’avait aidée, et qu’elle n’avait pas (trop) souffert. Je ne sais pas si papa était présent mais j’en doute un peu car à l’époque c’était peu courant.

La maternité des Lilas, où je suis né, avait été fondée en 1964 par la comtesse de Charnière. C’était un établissement pionnier en France, conçu pour permettre aux femmes d’accoucher sans douleur, selon la méthode du docteur Fernand Lamaze, inspirée des pratiques soviétiques. Cette approche, appelée psychoprophylaxie obstétricale, associait relaxation, respiration et préparation mentale.

Au-delà de l’accouchement, cette maternité s’était engagée très tôt pour les droits des femmes. Avant même la loi Veil de 1975, elle pratiquait des avortements clandestins, et elle est restée un lieu emblématique de la lutte féministe.

La veille (1er juin 1969), les Français avaient voté pour le premier tour d’une élection présidentielle anticipée, organisée après la démission du général de Gaulle, emporté par le rejet d’un référendum sur la réforme du Sénat. C’était la fin d’un cycle politique, celui du gaullisme historique. Georges Pompidou arrivait largement en tête, dans une France encore marquée par Mai 68 et les tensions sociales qui en avaient découlé.

À l’échelle mondiale, la guerre froide battait son plein, mais l’exploit technologique dominait les esprits : un mois plus tard, en juillet, les premiers hommes marcheraient sur la Lune. L’Amérique de Kennedy et de la conquête spatiale, face à l’URSS, imposait un récit de progrès et de puissance. En France, les mœurs évoluaient vite. Le vent de liberté soufflait encore dans les rues, dans les têtes, dans les relations entre les sexes et les générations. L’économie était dynamique. Il était relativement facile de trouver un travail, de se loger, de construire une trajectoire.

Mes parents décideraient quelques années plus tard de construire, sans penser en priorité au travail. Ils cherchèrent un endroit qui leur plaisait et envisagèrent La Rochelle où papa avait passé du temps, pour finalement se fixer sur Bar-le-Duc, ville de naissance de papa.

Nous habitions un appartement situé à un étage élevé, peut-être le dernier. Depuis le balcon, on voyait le cimetière en contrebas. Je ne me souviens pas avoir été troublé par cette vue. C’était là, c’était normal.

Le salon était divisé en deux à l’aide de grands meubles orange qui servaient à séparer le salon en deux espaces : une partie pour les adultes, et une sorte de chambre pour moi. Ces meubles ont ensuite suivi la famille lorsqu’on a déménagé à Bar-le-Duc et ont peuplé ma chambre d’enfant qui est devenu le bureau de maman lorsque j’ai décidé de prendre la chambre du premier étage vers 11 ans.

Je garde quelques souvenirs assez nets : le balcon, le hall d’entrée où je me roulais par terre, en colère. C’était ma manière d’exprimer ce que je ne savais pas dire autrement. Je me souviens aussi d’un moment sous une table, avec des copains. Je leur expliquais que j’étais plus intelligent qu’eux, car j’avais plus de sillons sur le front. C’est Oma Thérèse qui me l’avait dit. Bien sûr, ils se sont moqués.

Je n’ai pas beaucoup de souvenirs de mon institutrice de CP ou de Madame Vernochet, une voisine dont on m’a souvent reparlé mais qui ne me laisse aucune image nette.

Je me souviens du voisin doudou, qui était le fils de madame Panis, une nourrice (la mienne ?) avec qui je jouait dans la courre.

Je me souviens de l’école maternelle et des bagarres dans la cour. C’était une façon d’apprendre à se défendre. Un jour, j’ai raconté à ma mère que j’étais embêté par d’autres enfants. Elle m’a écouté et m’a simplement conseillé de me défendre. Elle ne s’est pas interposée. Cela m’a marqué. J’ai suivi son conseil. Petit à petit, je suis devenu plus bagarreur. J’ai appris à ne pas fuir le conflit physique, une attitude qui me suit encore aujourd’hui.

Je me souviens aussi d’une rentrée de l’école maternelle de Romainville. Je reviens à la maison avec le genou en sang accompagné par maman. J’aimerais ne pas avoir mal. Ce sont souvent les douleurs qui fixent les souvenirs.

Il y a eu aussi une opération des amygdales, qui semble avoir été une chose assez courante à l’époque. Je ne me rappelle pas grand-chose du déroulé, mais je sais que c’est arrivé.

Un autre souvenir marquant : je jouais dans un parc sous la surveillance de maman. Je suis monté sur une sorte de dromadaire, et j’ai chuté. Je suis tombé sur le dos. Je n’ai plus pu respirer pendant quelques secondes. C’était une sensation violente. Je n’ai pas paniqué mais je m’en souviens encore très clairement.

Un jour, dans la cuisine, alors que maman faisait cuire quelque chose à la poêle, je lui ai dit que je voulais apprendre l’allemand. Je pensais qu’il suffisait de connaître la traduction de chaque mot français pour savoir parler. Elle m’a expliqué que ce n’était pas aussi simple. Elle a traduit ce que je lui demandais, mais très vite j’ai trouvé cela trop compliqué. Je ne comprenais pas pourquoi ce l’était tant. Papa, lui, n’a jamais appris l’allemand. Il a fini par convaincre maman d’arrêter de me parler dans sa langue maternelle. Quel dommage! Elle m’a peut être parlé allemand une année ou moins…

Je me souviens aussi d’un jour où j’étais malade, fiévreux, allongé dans mon espace de chambre. Il n’y avait pas de mur pour séparer vraiment ma pièce du salon, seulement ces meubles orange. Le son de la télévision – que mes parents, ou peut-être papa seul, regardaient dans le salon – se mêlait à mes rêves de fièvre. Les voix et les bruits passaient à travers les meubles et entraient dans mes pensées confuses. Je ne savais plus très bien ce qui venait du poste ou de mon esprit.

Lorsque j’ai eu une vingtaine d’année, sûrement après mon service militaire en 1992, je suis retourné voir l’immeuble. Tout m’a semblé petit et je n’ai pas vraiment retrouvé de souvenirs.

11.3.2 La maison de retraite de papa (Christophe Ambroise)

Note

Papa (Jean-Claude Ambroise) est décédé le 9 novembre, à la maison de retraite de Saint-Rémy-lès-Chevreuse (78), où il résidait depuis décembre 2022. Rester dans la maison de Bar-le-Duc était devenu un défi de tous les jours. Il avait perdu tout repère de temps et d’espace. J’ai donc pris la décision de le ramener à Saint Rémy, au départ pour prendre un appartement, mais je me suis aperçu que c’était impossible. Sorti de sa maison papa n’avait plus aucun repère et était incapable d’accomplir la moindre tâche.

Le 21 décembre 2022 papa est donc rentré en maison de retraite. De ma manière surprenante, il était content de s’installer dans la chambre et m’a demandé de mettre un album photo de Maren en éventail comme il était toujours (à Bar-le-Duc). Tout le personnel était prévenant et les autres habitants de la résidence parfois très bavards. Papi était très sollicité. Même s’il avait perdu la notion de l’espace, du temps il restait très sensible aux émotions et sensations.

Papa pensait uniquement avec ses émotions et à la fin de sa première journée (21 décembre 2022) il s’est senti piégé et a planifié sa fuite. Il a sauté d’un balcon d’une voisine du premier étage et s’est miraculeusement sorti indemne de sa chute. Il avait besoin de liberté, faire ce qu’il voulait et se sentir en sécurité. J’ai beaucoup pleuré et réfléchi sur les possibles. Mais je ne voyais pas de solution.

Les premiers mois étaient difficiles mais il vit une période apaisée (avril 2023 à août 2023) jusqu’à son AVC qui lui a ôté la parole et la mobilité en aout 2024. Ensuite il n’a plus beaucoup bougé et s’est lentement dégradé à coup de Covid et infections pulmonaires.

Le soir de sa mort, nous sommes partis vers 22h15 avec Martine pour aller le voir car je voulais vérifier qu’il ne souffrait pas. En cas de souffrance, j’aurais téléphoné au service d’hospitalisation à domicile pour qu’une infirmière vienne lui administer de la morphine. Quand nous sommes arrivés dans la chambre avec ma puce, nous l’avons cru mort et avons appelé l’aide soignante qui nous a montré sa respiration très superficielle. Il était encore vivant. Ensuite sans que nous nous en apercevions, papa est mort. Il nous avait attendu.

11.3.3 La mort de maman (Christophe Ambroise)

Note

Lundi 15 avril 2019, j’ai un comité de sélection à Evry dans l’après midi. Dès la fin du comité je pars en voiture sur Bar-le-Duc pour accompagner maman dans ses dernières heures car elle a décidé de mettre fin à ses souffrances et à sa vie en utilisant la loi Leoneti et la sédation profonde. Je lui avait appris que cela existait lors de notre dernière visite (samedi ou dimanche), et elle m’a téléphoné le dimanche soir en me disant qu’elle était prête. Nous avons pu passer un bon moment ensemble, seuls à partir de 17 heures. Elle m’a parlé de sa vie et j’ai enregistré quelques minutes. Elle me disait que parfois elle s’imaginait retrouver des personnes chères (sa maman, son papa …) lorsqu’elle mourrait mais que cétait sûrement peu réaliste. Maintenant je n’en suis plus si sûr (voir (Allix 2023); voir aussi (Moody 1975)).

Quand l’heure de la piqure de morphine est arrivée, maman a dit “c’est ridicule mais j’ai un peu peur”. Je l’ai trouvé incroyable et tenue dans mes bras jusqu’à ce qu’elle s’endorme. Papa était à côté complètement dépassé. Il parlait des avantages des Peugeots sur les Renaults… J’ai pris un moment pour dessiner maman.

Christian et Fati sont passés. Nous sommes repartis à la maison de Bar-le-Duc.

Le lendemain, dans la cuisine en prenant le petit déjeuner nous avons appris que Notre Dame avait brulé. je suis retourné à l’hôpital pour rester avec maman et je regrette toujours d’être parti trop tôt. Elle est décédée à 19 heures et moi j’étais parti à 17 heures…