9 Jean Ambroise et Marie-Thérèse Anchier


Marie-Thérèse Anchier et Jean Ambroise se seraient rencontrés lors d’un bal, d’après un souvenir que j’ai du récit de ma grand mère. Très vite, ils se marient le 30 avril 1938 (Marie-Thérèse a encore 16 ans!). De cette rencontre naît un premier enfant, en juin 1939, en pleine entrée dans la tourmente de la Seconde Guerre mondiale.
Quand les Allemands approchent de Bar-le-Duc, Marie-Thérèse prend la fuite, seule avec sa poussette et sa grand-mère à ses côtés. Après quelques jours d’errance, elle regagne finalement la maison.
Jean, mobilisé, est rapidement fait prisonnier. Envoyé comme travailleur forcé dans une ferme en Allemagne, il entretient une correspondance régulière avec Marie-Thérèse. Elle lui envoie des colis de nourriture en se privant, découvrant peu à peu que sa condition, quoique captive, n’était pas des plus dures. Elle l’aimait.
À son retour, la vie du couple semble vaciller : ils divorcent le 16 juillet 1946, puis se remarient en 1948. L’union est relancée par un nouveau départ : Marie-Thérèse, Jean et leur fils aîné partent en Indochine, où Jean est adjudant de 1948 (après le remariage) à 1952 (avant la naissance de René). À leur retour en France, la famille s’agrandit encore avec deux garçons : René en 1952 et Christian en 1954.

À la même époque, un drame frappe la famille : Marguerite, l’aînée née en 1916, épouse Jean Odinot mais meurt en couches à 41 ans, laissant trois garçons, dont l’un adopté surnommé « Dédé ». Leur père, incapable d’assumer seul, les confie d’abord à Marie-Thérèse et Jean, déjà accaparés par leurs propres enfants. Jean ne veut pas garder les enfants de sa belle soeur et ces derniers sont placés aux services sociaux. Dédé, que Martine et moi avons rencontré en Australie, évoquait encore la peur qu’ils avaient de Jean et se souvenait de Jean-Claude Ambroise comme d’un frère protecteur. Il nous a transmis cette histoire que Marie-Thérèse et Jean n’avaient jamais racontée.
Jean devient comptable chez Miller, à Bar-le-Duc. Il passe son temps libre à cultiver le jardin de Behonne et fréquente assidûment la piscine municipale, où il aimait impressionner par ses plongeons arrière depuis le grand plongeoir. En 1987, à 73 ans, il sort difficilement de l’eau après un saut : son cœur, trop fatigué, le trahit. Conduit à l’hôpital, il ne s’en relève pas et d’un infarctus.
Marie-Thérèse Anchier fut une femme passionnée. Elle éleva ses enfants dans un foyer animé par la musique, la poésie et le travail artisanal. Romantique et cultivée, elle récitait Hugo par cœur et transmettait son amour de la beauté et de la culture. Malgré une vie conjugale difficile et marquée par les épreuves, elle resta pour ses enfants un repère aimant et protecteur, symbole de ténacité et de tendresse (voir les souvenirs de Christian).
À l’occasion de la communion de Manon, en 2005, Marie-Thérèse retrouva son ancien professeur de piano, André Camonin, qui vivait dans le nord de la région parisienne, non loin de notre maison de Coye-la-Forêt. Les retrouvailles se transformèrent rapidement en une relation amoureuse — peut-être même la reprise d’une histoire ancienne. À 84 ans, Marie-Thérèse vécut avec André une parenthèse joyeuse, faite de complicité et de tendresse. L’aventure prit fin lorsque la maladie d’Alzheimer commença à le gagner, et que Marie-Thérèse, admit qu’il « perdait la tête ». Elle tourna alors la page, mais ce fut pour elle un épisode lumineux, presque inattendu, au crépuscule de sa vie.
9.0.1 Souvenirs
Si je devais qualifier maman avec quelques adjectifs, ceux-ci me viennent assez vite à l’esprit : courageuse, tenace, méticuleuse, cultivée, mélomane, romantique, artiste, passionnée.
Du plus loin que je m’en souvienne, j’ai toujours vu maman à l’ouvrage : l’entretien d’une grande maison, qu’elle avait entièrement décorée à son goût avec les multiples souvenirs de famille plus ceux ramenés de son séjour avec son mari en Indochine, le travail à plus que plein temps d’une femme au foyer (un statut qu’elle fut obligée de rompre pour gagner son propre argent, car mon père ne lui donnait rien : ménages, couture, partout où elle pouvait), la cuisine pour la famille, le linge à laver à la main (pas de machine à laver pendant bien longtemps).
Cela aurait pu largement suffire, mais maman ne s’arrêtait jamais, et ses passions pour la couture, le jardinage, la décoration, lui donnaient l’occasion de continuer à travailler : notre grand jardin resplendissait de toutes les fleurs qu’elle y plantait et dont elle s’occupait à longueur d’année; on ne pouvait la prendre en défaut sur le nom d’une fleur ou d’un arbre, à croire qu’elle les connaissait tous.

Elle tricotait, bien sûr, et, fine couturière, nous habillait entièrement, mon frère et moi ; elle offrait par nécessité ce talent à d’autres, sur mesure, à un tarif plus qu’abordable, une clientèle née du simple bouche-à-oreille. Je me rappelle des dames de la ville-haute venant régulièrement faire leur essayage dans la cuisine. Quand il lui restait du temps, elle travaillait dans la maison, posant du papier peint ici, réalisant un mur de briques en trompe l’œil dans la cuisine ou s’occupant de la réfection des plafonds peints de fleurs des pièces les plus belles de cette maison d’époque renaissance.
Elle brodait également finement, tenant ce talent de sa grand-mère, et n’hésitait pas à confectionner pour ses enfants des costumes d’indiens ou de cow-boys décorés de motifs brodés à la main.

Oui, vraiment, en d’autres circonstances, elle aurait pu développer tous ces dons avec succès. Je me rappelle la première exposition horticole à Bar-le-Duc : sa participation fut couronnée du premier prix ; elle y avait déployé des idées dignes d’un véritable décorateur, dépassant largement la concurrence.
La ténacité, la patience étaient au nombre de ses vertus. J’ai encore en tête le bruit de sa machine à coudre, son pied sur le mécanisme, une espèce de cliquetis qui semblait doux à mes oreilles, et maman parfois reprenant son travail, défaisant ce qu’elle avait réalisé pour un détail qui ne lui convenait pas. Une phrase, mille fois entendue «je dois y arriver, il n’y a pas de raisons que je n’y arrive pas!»
Elle dessinait également très bien, je me souviens d’un magnifique bouquet de fleurs réalisé sous mes yeux ébahis aux crayons de couleur, je ne sais pour quelle occasion. C’était également une femme cultivée, amoureuse de poésie et de musique, avec ce côté à la fois attachant et agaçant des amateurs éclairés fixés sur un style au détriment des autres : pour maman, la seule musique qui vaille était celle de la période romantique, Schubert en tête, Chopin, même si bien sûr elle adorait aussi la musique dite classique, Mozart, Beethoven…
Mais c’était surtout une passionnée de poésie et, là encore, les poètes romantiques étaient ses préférés : Lamartine, et surtout Victor Hugo, qu’elle plaçait au dessus de tous, même si les grandes poésies des temps anciens étaient aussi à l’honneur dans son panthéon, que ce soit Ronsard ou Du Bellay. Je pense que, Victor Hugo en tête, elle pouvait réciter de mémoire des dizaines de toutes ces poésies; d’ailleurs je ne l’ai jamais vu lire des vers dont elle voulait me faire profiter, tout était dans sa tête, lu et relu quasiment tous les soirs au coucher. Pour cela je lui doit énormément, et bien sûr, si je suis musicien, c’est en grande partie grâce à elle et, si depuis qu’elle est partie, je me suis découvert aussi cet amour de la poésie et que j’ai décidé d’apprendre par coeur mon anthologie personnelle (peut-être une espèce d’hommage à maman), c’est aussi en souvenir d’elle. Et même si mes goûts personnels me portent plutôt vers la musique du XXème siècle et les poètes «post-hugoliens», je porte en moi une part de ces petits « brins d’une guirlande éternelle », comme dit l’écrivain.
En rédigeant ce texte, un souvenir me vient en tête : maman m’emmène à l’école, je sens ma main dans la sienne, j’entends le bruit de ses haut-talons sur les gravillons de la route, et sa voix enjouée récitant, en y mettant les formes, « la cigale et la fourmi », « le lièvre et la tortue », ou une autre de ces fables. Quelle chance j’avais ! J’étais petit, elle n’avait pas besoin d’expliquer, elle cousait devant moi en écoutant sur France musique telle sonate de Mozart ou telle ballade de Chopin, et il lui suffisait de me dire « écoute comme c’est beau ! », ou il lui suffisait de me réciter un poème d’Hugo, les larmes aux yeux, pour me convaincre que tout cela était plus important au fond que tout le reste. Je ne parle pas de tous ces livres qu’elle me donnait à lire, souvenirs de son enfance qu’elle perpétuait : Le Tour de France par deux enfants, Plick et Plock, Pauvre Blaise, Le Capitaine Fracasse, Jules Verne, ont fait partie aussi de mon éducation, sans oublier notre cher Tintin, dont elle nous offrait les volumes régulièrement. Je crois que c’est tout cela qui a participé à faire de mon enfance quelque chose d’heureux malgré tout, ces traits de caractère de maman, car l’autre face est nettement moins gaie : c’est l’histoire de son enfance, puis de sa vie d’adulte contrariée.
Oui, elle disait souvent que malgré son malheur d’avoir perdu sa mère jeune, son petit frère, plus tard sa soeur, son père, elle avait été élevée dans l’amour de ses grands-parents et elle voulait se souvenir surtout de cela, mais au fond d’elle même je pense qu’elle était malheureuse de cette jeunesse perdue, et sa vie sentimentale, loin d’arranger les choses, les a aggravées. Amoureuse, et même amoureuses passionnée, certes elle l’a été de mon père, et c’était sans doute réciproque; mais cela a été très bref.


Que nos parents se soit aimés un temps, nul doute. Puis, la machine s’est enrayée, très tôt apparemment d’après maman quand elle se confiait sur les raisons de sa tristesse régulière et profonde. Combien de fois l’ai-je vu pleurer, seule, pendant qu’elle cousait, disant combien elle était malheureuse, à combien de disputes avons-nous du assister, enfants témoins de cette mésentente profonde. Sans doute, maman nous surprotégeait face aux accès de colère de mon père, mais c’est ainsi : j’ai, et sans doute mes frères également, tellement de souvenirs de l’amour de maman envers nous, et aucun de mon père; je ne me rappelle pas avoir eu un jour un contact physique avec lui, ni qu’il ne m’ait jamais appelé d’une autre façon que « toi ! » pour disait-il, me donner du travail. Qu’un enfant puisse simplement avoir envie de jouer, il ne semblait pas pouvoir le comprendre. Sans doute sa propre jeunesse avait été privée de ces bonheurs enfantins.
Cette absence totale de communication avec notre père fait que nous avons finalement très peu d’informations sur sa jeunesse, son premier métier (militaire), et nous ne pouvions évidemment pas compter sur maman pour nous en dresser un portrait objectif… Cette mésentente finit par aboutir à un divorce… puis un remariage en 1948 (un des secrets du couple, que je devais découvrir assez tard dans ma vie d’adulte), ce qui donna lieu à une « curiosité administrative » : un livret de famille bis, dans lequel ne figurent que les deux enfants issus du second mariage.

Chacun des trois enfants eut à souffrir de cette situation, et pour moi la coupe fut pleine quand, vers 17 ans, je fus obligé de séparer ces deux parents en train d’en venir aux mains. Heureusement, petits, nous pouvions profiter de notre grand jardin (et de l’immense parc attenant, propriété de vacances d’une famille parisienne) pour nous évader de cette ambiance souvent pesante et donner libre cours à nos aventures enfantines. Maman, une femme romantique, qui aurait sans doute été plus à son aise au siècle précédent le sien, avait aussi cette manie de la note, de l’écrit fugace : une impression griffonnée en marge d’un livre, un état d’âme sur un morceau de papier, une information au dos d’une photo pour la postérité. Je dois dire que toutes ces notes servent, m’ont servi à mieux la comprendre.


Bref (mais difficile de faire bref quand il s’agit de parler d’elle), un personnage riche et attachant, qui n’a pas trouvé l’âme soeur qui aurait pu l’aimer comme elle le méritait sans doute.
