L’initiative narrative

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Garder l’initiative narrative, c’est choisir les termes du débat avant que les autres ne le fassent. Un concept, qui éclaire la manière dont la science progresse — ou reste prisonnière de ses propres récits.
Date de publication

17 mai 2026

Eagle, de Kaiji Kawaguchi (1997) En lisant Eagle de Kaiji Kawaguchi, j’ai découvert le concept d’initiative narrative. Dans ce manga, un candidat à la présidence américaine fait appel à un communicant pour l’aider à construire son récit de campagne. Le communicant lui explique que dans une campagne, il faut toujours garder l’initiative narrative : ne jamais laisser l’adversaire poser les termes du débat, mais toujours les imposer.

Initiative Narrative Garder l’initiative narrative, c’est imposer les termes du débat avant que l’adversaire ne le fasse: choisir les métaphores, le cadre interprétatif dans lequel les événements vont être lus. Perdre l’initiative, c’est se retrouver en réaction permanente — à commenter, corriger — dans un cadre que l’autre a posé.

George Lakoff, linguiste cognitiviste, avait formulé cette même idée pour la politique américaine : ne jamais utiliser le langage adverse, même pour s’y opposer. Répéter un cadre, c’est le renforcer, même par la négation. La contre-stratégie n’est pas la réfutation — c’est la substitution. Proposer un cadre alternatif complet, avec ses propres questions, ses propres images, ses propres récits de réussite.


Ce qui m’a semblé intéressant, c’est que ce mécanisme ne s’arrête pas à la politique.

Thomas Kuhn a montré que la science fonctionne par paradigmes — des cadres qui définissent quels problèmes sont légitimes, quelles méthodes sont valides, ce qui compte comme une “bonne” explication. Lire la littérature existante nous imprègne du récit dominant. Utile pour progresser à l’intérieur du cadre, potentiellement paralysant pour en sortir. Sortir du cadre, c’est d’abord accepter d’être en difficulté.

Judea Pearl (prix TTuring en 2011) illustre parfaitement ce mécanisme. Venant de l’informatique son regard lui a permis de voir ce que des statisticiens “purs” ne voyaient pas — parce qu’ils étaient dans un cadre. Pearl a changé le cadre lui-même avec le do-calculus et les graphes causaux. Il ne réfutait pas la statistique classique sur ses propres critères — il posait des questions que ce cadre n’autorisait pas.

L’histoire du deep learning est encore plus saisissante. Dans les années 1990–2000, le récit dominant en apprentissage automatique était celui des SVMs et des méthodes à noyaux : théoriquement élégantes, avec des garanties de convergence. Les réseaux de neurones étaient perçus comme du bricolage sans fondement solide — deux “hivers de l’IA” avaient discrédité cette voie depuis les années 1970. Hinton, LeCun et Bengio (prix Turing en 2018) ont continué dans ce cadre délégitimé pendant des années, jusqu’au succès remporté par ImageNet 2012.


Ce qui est commun à Pearl, Hinton, LeCun, ce n’est pas seulement le génie — c’est la tolérance à l’illégitimité provisoire. Continuer sans la validation du récit dominant. Parier sur un renversement futur plutôt que de se conformer au présent.

Être capable de ce type de comportement, c’est avoir la capacité de voir son propre cadre comme un cadre — et non comme la réalité elle-même.

Pour développer ce type de pensée, lire hors de sa discipline permet de s’imprégner de récits alternatifs sans être capturé par le récit dominant de sa propre discipline1.

Notes de bas de page

  1. Pearl lisait de la philosophie.

    I later read quite a few books in the philosophy of science, from Reichenbach to Nelson Goodman, from Popper to Toulmin and A. J. Ayer. Through their influence, I went back and read Locke and Hume. But I could not stand Hegel and Kant.

    The Causal Revolutionary, Interview by Richard Marshall.

    Hinton lisait des neurosciences.↩︎