Décider ou comprendre ?
J’ai fumé pendant des années. Pas compulsivement, mais régulièrement — le genre de fumeur qui s’auto-convainc, que ce n’est pas si grave de fumer 4 à 5 cigarettes par jour, mais qui néanmoins ne parvient pas à lâcher cette addiction. J’ai “voulu” arrêter sérieusement de de nombreuses fois. Je voulais surtout me libérer d’une dépendance. J’avais la motivation, parfois même la date choisie: quelques jours/mois de résistance, suivis d’un retour, avec un très bon prétexte. L’être humain est doué pour se trouver des excuses.
Un jour, au début des années 2000, j’ai lu le livre d’Allen Carr, En finir avec la cigarette. Allen Carr ne décrit pas méthode de substitution, ni un programme en douze étapes. Son livre est descriptif, un peu redondant, voir ennuyeux. Le livre terminé, j’ai arrêté. Définitivement, sans manque notable, sans rechute. Ce qui m’a frappé ce n’est pas que ça ait marché — c’est pourquoi ça a marché. Carr ne renforce pas la volonté. Il ne dit pas “tu peux y arriver” ou “pense à ta santé”. Il explique. Il démonte, méthodiquement, ce que la cigarette fait réellement : non pas donner du plaisir, mais soulager temporairement le manque qu’elle a elle-même créé. Une fois cette mécanique comprise — vraiment comprise, pas juste lue — le désir s’est évaporé. Il n’y avait plus rien à combattre.
Bien plus tard, en lisant l’Éthique de Spinoza, au corollaire de la proposition 49 de la partie II, je suis tombé sur « La volonté et l’entendement sont une seule et même chose. » et comme souvent avec Spinoza, après réflexion, j’ai compris que cette affirmation n’était pas seulement une idée philosophique, mais une vérité pratique. Ce n’est pas une formule provocatrice. C’est une thèse précise : on ne “décide” pas indépendamment de ce qu’on comprend. Ce qu’on appelle volonté est l’expression d’une idée — adéquate ou inadéquate. Quand mes tentatives d’arrêt échouaient, ce n’était pas faute de volonté. C’est que je n’avais pas encore compris ce qu’était la cigarette pour moi. Je “savais” que c’était mauvais — mais je croyais encore, sans me l’avouer, que fumer apportait un plaisir dont il serait dommage de se priver. Cette croyance implicite était plus forte que toutes mes résolutions explicites.
Ce glissement est difficile à admettre parce qu’il heurte une image de nous-mêmes. Nous aimons penser que nous pouvons nous forcer à changer, que la volonté est une ressource que nous mobilisons. Mais l’expérience, au moins la mienne, suggère autre chose : le changement survient quand le regard change, pas quand les dents se serrent.
Comprendre c’est décider. Lire Carr, réfléchir à Spinoza, nommer une émotion — participe à comprendre et ainsi à changer.