Tu penses ce que tu consommes
Une croyance commune est que nos pensées nous appartiennent — qu’elles émergent librement de l’intérieur et participent à nous définir. Mais regarder honnêtement d’où viennent nos idées, nos humeurs, nos obsessions du moment, c’est admettre quelque chose de plus inconfortable : nos pensées sont en grande partie façonnées par ce qui nous entoure.
Ouvrir les infos le matin amorce la journée avec un flux de crises et d’urgences. Commencer par du silence ou une lecture donne au cerveau un autre point de départ. Les pensées qui suivent ne sont pas les mêmes.
Le cerveau s’adapte à ce à quoi il est exposé : ce qui choquait n’émeut plus, ce qui perturbait devient fond sonore. C’est l’habituation. Mais l’inverse existe aussi — une exposition intense peut sensibiliser, rendre plus réactif, plus vigilant. On devient, littéralement, ce à quoi on s’expose. Ce mécanisme est neutre ; ce qui ne l’est pas, c’est l’environnement que l’on choisit — ou qu’on laisse s’installer par défaut.
Spinoza l’avait formulé avant les neurosciences : la volonté ne triomphe pas d’un affect par un acte de raison pure, mais par un affect contraire plus puissant. Forcer sa volonté contre un environnement qui tire dans l’autre sens est rarement efficace. Mieux vaut modifier l’environnement lui-même — agir sur les causes plutôt que combattre les effets. Ce n’est pas une capitulation, c’est une stratégie.
Les grandes plateformes numériques — Google, Netflix, Meta, YouTube — transforment chaque minute passée dans leur environnement en revenus. Pour maximiser ce temps de présence, elles déploient des techniques issues des neurosciences et de la psychologie comportementale : recommandation algorithmique qui anticipe nos désirs, autoplay qui supprime le moment de décision consciente, notifications qui exploitent les circuits dopaminergiques de la récompense variable. Le résultat n’est pas seulement une perte de temps : c’est une colonisation progressive de l’espace mental. En choisissant ce que nous voyons, ces plateformes façonnent nos pensées.
Nos pensées ressemblent à ce que nous consommons. C’est rassurant quand on choisit, inquiétant quand on subit.