Savoir n’est pas comprendre

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Ce qui distingue savoir et comprendre : encodage élaboratif, pratique délibérée et zen — la compréhension naît des liens tissés avec l’expérience vécue.
Published

February 10, 2026

J’ai interviewé David Bessis à l’occasion d’une journée organisée le vendredi 6 février 2026 sur les mathématiques et l’IA ; j’ai eu envie de partager quelques réflexions sur la compréhension.

Neurones

La compréhension intime vient des liens que tisse une nouvelle connaissance avec les connaissances présentes. C’est valable en mathématique comme dans tous les domaines. La compréhension intime prend du temps car la vie apporte des situations qui testent et enrichissent la connaissance de façon imprévisible. Une idée abstraite comprise à 20 ans prend une autre profondeur à 57 ans après certaines épreuves. Le temps, c’est l’occasion que la vie offre de confirmer, contredire, nuancer.

La compréhension n’est pas l’accumulation d’informations, mais leur intégration. Le réseau de connexions que forme une nouvelle connaissance avec l’existant — ce que les neurosciences appellent parfois la consolidation ou l’encodage élaboratif1 — est réellement ce qui distingue savoir et comprendre.

Le zen s’inscrit dans cette logique. Il privilégie l’expérience vécue à la transmission conceptuelle : le maître se garde souvent de « donner la réponse » afin que l’élève chemine lui-même vers une compréhension intime, irréductible à une formule.

À l’inverse, nombre de livres de développement personnel misent sur des recettes prêtes à l’emploi, en laissant croire qu’elles suffisent en elles-mêmes. Une recette peut pourtant être utile — comme une carte l’est pour un territoire. Le problème survient lorsqu’on confond l’une avec l’autre, lorsqu’on imagine que lire Atomic Habits crée, par magie, des habitudes.

La pratique délibérée, telle que formalisée par K. Anders Ericsson2, offre une voie féconde. Elle commence par un diagnostic lucide de sa pratique : identifier les points solides, repérer les faiblesses, puis définir des axes de travail ciblés. La compréhension s’approfondit alors par un va-et-vient continu entre analyse, action et ajustement, jusqu’à ce que la pratique elle-même devienne une forme de connaissance incarnée.

La vie crée des occasions non choisies d’approfondir — mais la pratique délibérée organise ces occasions. Refaire des exercices déjà maîtrisés polit la surface ; s’arrêter sur le point qui bloque construit la compréhension.

Footnotes

  1. L’encodage élaboratif désigne la manière dont une information est inscrite en mémoire en étant activement reliée à ce qui est déjà connu. Le concept est formalisé par Fergus Craik et Robert Lockhart dans leur article fondateur Levels of Processing: A Framework for Memory Research (1972), où ils montrent que c’est la profondeur du traitement — et non la simple répétition — qui détermine la solidité d’un souvenir. Make It Stick (Brown, Roediger, McDaniel, 2014) en est une vulgarisation accessible. Le livre est devenu une référence pour les enseignants, étudiants et formateurs cherchant à améliorer la rétention et la compréhension à long terme.↩︎

  2. K. Anders Ericsson (1947 – 2020) était un psychologue suédois, professeur à la Florida State University, reconnu mondialement pour ses travaux fondateurs sur la cognition experte et la théorie de la pratique délibérée. Ses recherches ont profondément transformé la compréhension scientifique de l’expertise humaine dans des domaines variés comme la musique, les échecs, la médecine et le sport. Voir The Cambridge Handbook of Expertise and Expert Performance ouvrage dirigé par K. Anders Ericsson.↩︎