Déterminant, valeurs propres, diagonalisation

Cours 8 — Algèbre linéaire et analyse de données

Christophe Ambroise

L3 GBI — Université d’Évry

Déterminant

Une question restée ouverte

\(A\) carrée : inversible ou non ?

Le pivot de Gauss répond, après calcul complet.

Objectif Un nombre unique, calculé à partir de \(A\), dont l’annulation caractérise la non-inversibilité.

Ordre 2

\[\det \begin{pmatrix} a & b \\ c & d \end{pmatrix} = ad - bc\]

Le nombre déjà rencontré au cours 3, dans la formule de l’inverse.

Aire du parallélogramme

Figure 1

\(|\det A|\) : l’aire du parallélogramme construit sur les colonnes.

Le signe

\(\det A > 0\) : les colonnes conservent l’orientation du plan.

\(\det A < 0\) : orientation inversée.

\(\det A = 0\) : le parallélogramme est aplati. Colonnes colinéaires.

Ordre 3

Développement selon la première ligne :

\[\det A = a_{11}\det A_{11} - a_{12}\det A_{12} + a_{13}\det A_{13}\]

\(A_{ij}\) : la matrice \(2 \times 2\) obtenue en supprimant la ligne \(i\) et la colonne \(j\).

En dimension 3, \(|\det A|\) est un volume.

Un calcul

\[ A = \begin{pmatrix} 1 & 2 & 0 \\ 3 & 1 & 1 \\ 2 & 0 & 1 \end{pmatrix} \]

\[\det A = 1(1 - 0) - 2(3 - 2) + 0 = 1 - 2 = -1\]

Alternance des signes

\[ \begin{pmatrix} + & - & + \\ - & + & - \\ + & - & + \end{pmatrix} \]

Le développement peut se faire selon n’importe quelle ligne ou colonne.

Choisir celle qui contient le plus de zéros.

Matrice triangulaire

\[ \det \begin{pmatrix} a_{11} & * & * \\ 0 & a_{22} & * \\ 0 & 0 & a_{33} \end{pmatrix} = a_{11}a_{22}a_{33} \]

Le produit des termes diagonaux.

Une forme échelonnée est triangulaire : son déterminant se lit.

Propriétés

\[\det(AB) = \det A \cdot \det B, \qquad \det(A^{\intercal}) = \det A\] \[\det(\lambda A) = \lambda^n \det A, \qquad \det(A^{-1}) = \frac{1}{\det A}\]

Aucune formule pour \(\det(A + B)\).

Effet des opérations élémentaires

Opération Effet sur \(\det\)
\(L_i \leftrightarrow L_j\) changement de signe
\(L_i \leftarrow \lambda L_i\) multiplication par \(\lambda\)
\(L_i \leftarrow L_i + \lambda L_j\) inchangé

D’où une méthode de calcul : échelonner, puis multiplier les pivots.

Calcul par échelonnement

\[ \begin{pmatrix} 1 & 2 & 0 \\ 3 & 1 & 1 \\ 2 & 0 & 1 \end{pmatrix} \ \xrightarrow{\ L_2 - 3L_1, \ L_3 - 2L_1\ } \ \begin{pmatrix} 1 & 2 & 0 \\ 0 & -5 & 1 \\ 0 & -4 & 1 \end{pmatrix} \]

\(L_3 \leftarrow L_3 - \tfrac{4}{5}L_2\) :   dernier pivot \(\tfrac{1}{5}\).

\[\det A = 1 \times (-5) \times \tfrac{1}{5} = -1\]

Les transvections ne changent rien. Seul le produit des pivots compte.

Critère d’inversibilité

Théorème \[A \ \text{inversible} \iff \det A \neq 0\]

\[\det A \neq 0 \iff \operatorname{rg}(A) = n \iff \operatorname{Ker}(A) = \{\mathbf{0}\}\]

Le dernier ajout à la liste du cours 5.

Un usage, pas un chapitre

Ordre \(n\) : \(n!\) termes. Impraticable au-delà de \(3\) ou \(4\).

Position dans ce cours Le déterminant sert ici à une seule chose : écrire l’équation qui donne les valeurs propres.

Valeurs propres

Directions préservées

\(A\) transforme les vecteurs. Certaines directions résistent.

\[A\mathbf{v} = \lambda \mathbf{v}, \qquad \mathbf{v} \neq \mathbf{0}\]

\(\lambda\) : valeur propre. \(\mathbf{v}\) : vecteur propre associé.

Directions invariantes

Figure 2

La direction est conservée, la longueur non.

La condition d’existence

\[A\mathbf{v} = \lambda\mathbf{v} \iff (A - \lambda I_n)\mathbf{v} = \mathbf{0}\]

Un \(\mathbf{v} \neq \mathbf{0}\) existe \(\iff\) \(A - \lambda I_n\) n’est pas inversible.

Équation caractéristique \[\det(A - \lambda I_n) = 0\]

Polynôme caractéristique

\(\chi_A(\lambda) = \det(A - \lambda I_n)\) : un polynôme de degré \(n\).

Ses racines : les valeurs propres de \(A\).

\[\operatorname{Sp}(A) = \{\, \lambda \in \mathbb{R} \mid \chi_A(\lambda) = 0 \,\}\]

Un exemple

\[ A = \begin{pmatrix} 3 & 1 \\ 1 & 3 \end{pmatrix} \]

\[\chi_A(\lambda) = (3-\lambda)^2 - 1 = \lambda^2 - 6\lambda + 8 = (\lambda - 2)(\lambda - 4)\]

\[\operatorname{Sp}(A) = \{2,\ 4\}\]

Espace propre

\[E_{\lambda} = \operatorname{Ker}(A - \lambda I_n)\]

Un sous-espace vectoriel, de dimension au moins \(1\).

Le calcul : un système homogène. Le pivot de Gauss, encore.

Les vecteurs propres de l’exemple

\(\lambda = 4\) :   \((A - 4I)\mathbf{v} = \mathbf{0}\) donne \(-v_1 + v_2 = 0\).

\[E_4 = \operatorname{Vect}\!\left( \begin{pmatrix} 1 \\ 1 \end{pmatrix} \right)\]

\(\lambda = 2\) :   \(v_1 + v_2 = 0\).

\[E_2 = \operatorname{Vect}\!\left( \begin{pmatrix} -1 \\ 1 \end{pmatrix} \right)\]

Deux raccourcis

\[\sum_{i} \lambda_i = \operatorname{tr}(A), \qquad \prod_{i} \lambda_i = \det A\]

\(\operatorname{tr}(A)\) : la somme des termes diagonaux.

Sur l’exemple : \(2 + 4 = 6\) et \(2 \times 4 = 8\).

Deux multiplicités

Algébrique \(m_{\lambda}\) — l’ordre de \(\lambda\) comme racine de \(\chi_A\).

Géométrique\(\dim E_{\lambda}\).

\[1 \leqslant \dim E_{\lambda} \leqslant m_{\lambda}\]

L’écart entre les deux décide de la diagonalisabilité.

Indépendance

Théorème Des vecteurs propres associés à des valeurs propres distinctes forment une famille libre.

\(n\) valeurs propres distinctes : une base de vecteurs propres.

Diagonalisation

L’objectif

Une matrice diagonale se manipule sans effort.

\[D = \begin{pmatrix} \lambda_1 & & \\ & \ddots & \\ & & \lambda_n \end{pmatrix}, \qquad D^k = \begin{pmatrix} \lambda_1^k & & \\ & \ddots & \\ & & \lambda_n^k \end{pmatrix}\]

Ramener \(A\) à cette forme.

Définition

\(A\) est diagonalisable s’il existe \(P\) inversible et \(D\) diagonale telles que :

\[A = PDP^{-1}\]

Colonnes de \(P\) : des vecteurs propres. Termes de \(D\) : les valeurs propres associées.

L’ordre doit correspondre.

Critère de diagonalisabilité

Théorème \(A\) est diagonalisable \(\iff\) il existe une base de vecteurs propres de \(\mathbb{R}^n\).

\[\sum_{\lambda \in \operatorname{Sp}(A)} \dim E_{\lambda} = n\]

Matrices semblables

\(A\) et \(B\) sont semblables s’il existe \(P\) inversible telle que \(B = P^{-1}AP\).

\[\chi_A = \chi_B, \qquad \operatorname{Sp}(A) = \operatorname{Sp}(B), \qquad \operatorname{tr}(A) = \operatorname{tr}(B), \qquad \det A = \det B\]

Diagonaliser : trouver une matrice diagonale semblable à \(A\).

Mode d’emploi

  1. Calculer \(\chi_A(\lambda) = \det(A - \lambda I_n)\).
  1. En chercher les racines : les valeurs propres.
  1. Pour chaque \(\lambda\), résoudre \((A - \lambda I_n)\mathbf{v} = \mathbf{0}\).
  1. Réunir les bases obtenues. \(n\) vecteurs : \(A\) est diagonalisable.

L’exemple, diagonalisé

\[ P = \begin{pmatrix} 1 & -1 \\ 1 & 1 \end{pmatrix}, \qquad D = \begin{pmatrix} 4 & 0 \\ 0 & 2 \end{pmatrix} \]

\[A = PDP^{-1}, \qquad P^{-1} = \frac{1}{2}\begin{pmatrix} 1 & 1 \\ -1 & 1 \end{pmatrix}\]

Lecture comme changement de base

Le fil du cours 6 \(P\) est une matrice de passage. \(D\) est l’écriture de \(A\) dans la base des vecteurs propres.

\[\mathbf{y} = A\mathbf{x} \quad \Longleftrightarrow \quad [\mathbf{y}]_{\mathcal{B}} = D\,[\mathbf{x}]_{\mathcal{B}}\]

Dans la bonne base, \(A\) ne fait que dilater chaque axe.

Les trois étapes

\(P^{-1}\) décode, \(D\) dilate, \(P\) recode.

\[A\mathbf{x} = P\,D\,P^{-1}\mathbf{x}\]

Toute la difficulté de \(A\) est reportée sur le choix de la base.

Vérification sans inverse

\(A = PDP^{-1}\) équivaut à \(AP = PD\).

\[AP = \begin{pmatrix} 3 & 1 \\ 1 & 3 \end{pmatrix}\begin{pmatrix} 1 & -1 \\ 1 & 1 \end{pmatrix} = \begin{pmatrix} 4 & -2 \\ 4 & 2 \end{pmatrix} = PD\]

Aucun inverse à calculer pour vérifier.

Puissances

\[A^k = P D^k P^{-1}\]

Les termes intermédiaires \(P^{-1}P\) se simplifient.

Un calcul de \(n\) puissances de scalaires, au lieu de \(k\) produits matriciels.

Quand cela échoue

\[ N = \begin{pmatrix} 0 & 1 \\ 0 & 0 \end{pmatrix}, \qquad \chi_N(\lambda) = \lambda^2 \]

\(\lambda = 0\) est racine double, mais \(\dim E_0 = 1\).

Non diagonalisable Pas assez de vecteurs propres pour former une base.

Racines complexes

\[ R = \begin{pmatrix} 0 & -1 \\ 1 & 0 \end{pmatrix}, \qquad \chi_R(\lambda) = \lambda^2 + 1 \]

Aucune racine réelle : une rotation ne préserve aucune direction.

Ce qui suit Les matrices du cours 9 sont symétriques. Ces deux échecs n’y surviennent jamais.

Dynamique de deux populations

\(\mathbf{x}_k\) : les effectifs à la génération \(k\).

\[\mathbf{x}_{k+1} = A\,\mathbf{x}_k \ \Longrightarrow \ \mathbf{x}_k = A^k \mathbf{x}_0 = P D^k P^{-1} \mathbf{x}_0\]

Avec \(A = \begin{pmatrix} 3 & 1 \\ 1 & 3 \end{pmatrix}\) :   \(\lambda_1 = 4\),   \(\lambda_2 = 2\).

Comportement à long terme

\(\mathbf{x}_0 = \alpha_1 \mathbf{v}_1 + \alpha_2 \mathbf{v}_2\) dans la base propre :

\[\mathbf{x}_k = \alpha_1\, 4^k\, \mathbf{v}_1 + \alpha_2\, 2^k\, \mathbf{v}_2\]

Valeur propre dominante \(4^k\) écrase \(2^k\). La population s’aligne sur \(\mathbf{v}_1 = (1,1)\) et croît d’un facteur \(4\) par génération.

Une direction privilégiée, imposée par les données.

Récapitulatif

Étape Calcul
Valeurs propres racines de \(\det(A - \lambda I_n) = 0\)
Espaces propres \(E_{\lambda} = \operatorname{Ker}(A - \lambda I_n)\), par le pivot
Diagonalisable ? \(\sum_{\lambda} \dim E_{\lambda} = n\)
\(P\) vecteurs propres en colonnes
\(D\) valeurs propres, dans le même ordre
Vérification \(AP = PD\)